Le retour

Ce billet est pour tous les rêveurs et rêveuses de grand large qui peuplent les rangs des bénévoles des Glénans, pour tous ceux et celles dont l’envie d’horizon à perte de vue frôle la folie.

Maud arrivée au port

On parle souvent des départs en bateau : équiper son bateau, préparer son équipage, larguer les amarres. Mais qu’en est-il des arrivées ? Mettre pied à terre est toujours un moment difficile. Que ce soit après une navigation Granville – Paimpol ou Saint-Martin – Concarneau, revenir à une vie de terrien ou de terrienne peut s’avérer plus bouleversant qu’on ne le pense. Il y a bien sûr les petites habitudes du quotidien à reprendre : tirer la chasse d’eau, utiliser de l’eau douce pour la vaisselle ou encore dormir dans un lit stable, mais il y a surtout tout un monde intérieur que l’on doit laisser partir entre deux trains de houle. 

Si j’écris aujourd’hui ce billet, c’est parce que je traverse actuellement cette période bâtarde, tiraillée entre joie des retrouvailles et envie de repartir. Après une année autour de l’Atlantique à 22 ans sur un First 30E, mettre pied à terre n’est pas simple ! Pourtant, ce n’était pas mon premier tour de piste ; je m’attendais à la claque du décalage entre le monde des terriens et celui de la solitude des vagues. Je relate donc ici mon expérience du retour pour prévenir ceux qui partent, aider ceux qui rentrent et partager avec ceux qui sont déjà rentrés.

Il faut tout d’abord s’attendre à affronter le grand écart parfois immense entre terre et mer. En effet, le monde de la voile est un monde d’initiés, un microcosme qu’il est impossible d’appréhender depuis l’extérieur. Ainsi, les questions des proches paraissent souvent rapides et répétitives. « Avez-vous vu des dauphins ? », « Avez-vous croisé des tempêtes ? » et « Comment vous laviez-vous ? ». La frustration de ne pas pouvoir partager plus en détails cette expérience qui a profondément ébranlé son monde est grande. Mais comment partager cet univers si différent à celles et ceux qui ne sont jamais montés à bord d’un bateau, à moins de les emmener à leur tour naviguer ? Un début de solution : fréquenter dans les premiers temps de son retour des marins afin de pouvoir doucement revenir à la réalité et pouvoir partager dans ce jargon incompréhensible ses anecdotes pour atténuer la frustration.

Le second obstacle lors du retour à terre est certainement l’envie irrépressible de reprendre la mer au plus vite. Pourtant impatiente à l’idée de retrouver mon entourage et la sécurité de la vie de terrien, il est aisé d’être rattrapé par le manque de la mer. Comme une addiction aux embruns et aux horizons immenses, espérant à chaque coin de rue qu’elle tendra la main pour m’emmener se balancer au gré des vagues, le retour est alors un peu plus dur encore. À cette envie irrépressible de goûter de nouveau à la brise du large, il n’y a malheureusement pas de solution miracle. Le sevrage est une période compliquée ! Peut-être est-ce alors le moment de revêtir à nouveau la casquette de bénévole aux Glénans afin de voir la mer de la fenêtre de sa base nautique et de se rendre utile pour doucement se remettre dans le bain de la société en faisant un peu perdurer cette ambiance de voile.

Enfin, le dernier obstacle que j’identifie actuellement, est qu’au-delà d’un retour à terre, cette période est la fin d’un chapitre. Il est toujours difficile de tourner une page, surtout si c’était celle d’un projet longtemps rêvé, murement réfléchi et durement préparé. Cela peut ressembler au début d’une errance plus qu’à un retour à terre. Socrate l’avait bien dit : « Il y a trois types d’Hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer… » Faire partie de ce monde de grands rêveurs et de grandes rêveuses ayant toujours besoin de poursuivre une nouvelle conquête n’est pas de tout repos. Les navigateurs et navigatrices sont par essence des explorateurs et exploratrices. Que ce soit de la baie d’en face ou de l’autre côté du planisphère, l’envie de passer derrière l’horizon est irrépressible. Pour pallier cette envie, une solution m’a été soufflée par un sage marin sur les pontons de Mindelo, au Cap Vert : « Pour finir un projet sereinement, il faut déjà rêver au prochain. ». Il faut donc étaler à nouveau la carte de l’Atlantique ou du Pacifique et s’autoriser à rêver ! Que ce soit les îles de Pâques, du Svalbard ou de Glénan, « Quel sera mon prochain périple ? » est très certainement la question qui permet de garder la tête hors de l’eau et de naviguer sereinement sur terre en attendant qu’Elle nous rappelle.

Maud Chevalier,
écrit en 2023

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