Une semaine de stage bien ventée en Grèce au printemps dernier. Jacques nous emmène avec lui et nous conte un mouillage difficile.
Péloponnèse, Avril 2025. Le stage Evasion Péloponése touche à sa fin, mais la mer, elle, n’a pas décidé de se calmer. Nous sommes cinq à bord pour cette session d’ouverture des stages en Grèce : Marlène, Anne-Catherine, Erwan, Alex et moi-même, Jacques, en tant que chef de bord. La météo de cette semaine n’a rien eu d’une croisière de plaisance : pas de Meltem, mais un Boreas (le vent du Nord) qui a soufflé sans discontinuer entre 25 et 35 nœuds.

Une traversée au rythme des Class40
Le veille du dernier jour, le jeudi, nous devons quitter notre mouillage de Poros aux premières lueurs. Le salon nautique local du mois d’avril occupe toutes les places à quai, et nous devons impérativement gagner la côte d’Athènes pour nous rapprocher de notre base de Lavrio. Le timing est serré : les prévisions annoncent un sérieux renforcement du vent en fin d’après-midi.
Dès la sortie de la passe nord de Poros, nous louvoyons pour nous mettre à l’abri sous le vent de l’île d’Égine. Puis, c’est le grand saut : cap direct sur l’anse de Nikolaos, près du Cap Sounion. La traversée se fait au reaching, le bateau bien calé sur sa gite. Alex, niveau 4 bien acquis (futur encadrant, je l’espère), est à la barre. Le sourire aux lèvres, il sent le bateau frôler les 9 nœuds sous deux ris et génois réduit de moitié.
Le pont est régulièrement balayé par les embruns, douchant les équipiers qui restent pourtant imperturbables. Pas de grandes phrases à bord, juste le chant de la coque qui fend les vagues et ce plaisir pur de la glisse. Nous traversons le rail d’Athènes à grande vitesse, comme si nous étions sur un bateau de course.
Le calme avant l’imprévu
Vers 16 heures, nous arrivons enfin sur zone. L’anse de Nikolaos est déserte. Après un tour d’honneur, nous choisissons de mouiller sous une petite falaise pour nous protéger du vent qui tire au large. Nous déroulons 60 mètres de chaîne, nous vérifions la tenue du mouillage : rien ne bouge, juste une oscillation rythmée.
À 17 heures, le vent monte d’un cran comme annoncé, affichant 33 nœuds à l’anémomètre, tout en étant à l’abri de la côte. À l’intérieur du carré, c’est pourtant le réconfort. L’équipage, parfaitement amariné par six jours de mer musclée, prépare un frichti chaud. C’est dans cette ambiance paisible que je vois apparaître, par le hublot de la coque tribord, un magnifique Bénéteau de 40 pieds s’approcher pour mouiller à une trentaine de mètres de nous.
Je sors un instant pour m’assurer que leur manœuvre se passe bien, puis je redescends m’occuper du repas côté bâbord. Quelques minutes plus tard, un signal d’alerte s’allume dans mon esprit : alors que je cuisine face au hublot bâbord, je vois le bateau qui était censé être à notre tribord, apparaître maintenant à notre bâbord. Je me couvre.
La manoeuvre
Je mets ma brassière et remonte sur le pont. La situation est claire : le bateau étranger voisin a raté son mouillage. L’équipier a laissé filer trop de chaîne, le filin qui prolonge la chaine a sauté du barbotin, et le barreur, en tentant de reprendre le contrôle au moteur par 35 nœuds de vent, a traversé notre propre ligne de mouillage. Nos deux ancres sont désormais croisées.
Le bateau étranger, un équipage de seniors italiens sur un voilier de location, dérive et vient se placer à 50 cm de notre arrière. Les pare-battages sont installés et le moteur est démarré. Nous ne pouvons pas rester croisés toute la nuit, il faut bouger. Nous sommes rodés au décroisement: nous avons vécu un croisement d’ancre deux jours plus tôt à Perdika. Alex l’expert est déjà à la proue.
Le vent souffle, rendant toute communication difficile. Je hèle les Italiens en anglais pour leur expliquer la manœuvre après l’avoir déjà expliqué à l’équipage: nous allons remonter notre ancre, ce qui va fatalement soulever leur propre chaîne. Il faudra alors crocheter leur chaîne avec notre crochet de décroisement fixé sur le balcon avant, faire descendre notre ancre de quelques décimètres pour la désengager, puis relâcher leur ligne une fois que nous serons libres.
Le sacrifice et la délivrance
Tout le monde est concentré. Sous le vent de 35 nœuds, les chaînes sont tendues comme des cordes de piano. Un instant de flottement, un silence lourd malgré le vent… Puis le cri d’Alex : « TOUT OK ! LIBÉRÉS ! »
Mais le soulagement est de courte durée. En revenant vers le cockpit, Alex m’explique que le crochet est resté coincé entre la chaîne italienne et la coque, il a du tout larguer : la chaine et le crochet de décroisement. 100 euros de matériel à l’eau, mais le bateau est intact et l’équipage est en sécurité. Les Italiens, sans doute un peu confus, ne répondent pas à nos appels VHF et finissent par changer de mouillage.
Le lendemain, le vent est tombé. Nous rentrons à Lavrio et retrouvons le bateau italien à l’autre bout du port. Fair-play, ces marins d’expérience nous accueillent avec courtoisie et nous remboursent le matériel perdu.
Cette semaine-là, on a souvent dit que la Bretagne s’était invitée en Grèce.
Une navigation soutenue, un équipage uni et une solidarité qui transforme une mésaventure technique en un excellent souvenir de mer.
Jacques Capelle
La traversée du rail d’Athènes au reaching :
Mémo si vous avez besoin de décroiser vos ancres :

